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La désastreuse vie de la jeune Christelle

23 décembre 2017

Initalement publié par Monique Clesca dans Le Nouvelliste, http://www.lenouvelliste.com/article/180860/la-desastreuse-vie-de-la-jeune-christelle, le 20 décembre 2017

 

Le problème c’est qu’elle a quatre enfants. Et qu’elle a 18 ans. Quel que soit le pays du monde, cette situation serait une catastrophe. Et Christelle Anilus, qui vit dans un ramassis de draps et tôles dans la promiscuité d’un bidonville rugissant de misère surplombant la rivière Froide au sud de Port-au-Prince, en a pleinement conscience.

« J’aurais pu éviter cette catastrophe si j’avais eu des informations. Je ne savais rien de la sexualité, des bébés, de la vie. A mon âge, j’aurais dû avoir terminé mes études et appris un métier. Maintenant, je suis plus vieille que les vieilles dames. Et j’ai quatre enfants que j’arrive difficilement à nourrir. C’est une vraie catastrophe », avoue-t-elle avec des larmes coulant sur son visage, comme si le dire pourrait l’évacuer.

Avec des yeux d’amande qui dégagent une infinie tristesse, un visage parsemé de petites taches qui rappelle un masque africain de la tribu Dan, un petit corps visiblement affaibli et frêle comme un crayon, Christelle accepte de témoigner justement parce qu’elle veut que le monde sache qu’il existe beaucoup trop de filles comme elles : pauvres, sans repères, sans le minimum de connaissance de la vie et vulnérables à tout.

« Je n’ai pas eu une bonne vie », aime-t-elle en pointant du doigt les abris des démunis et marginaux— ces voisins —qui vivent comme elle dans les misérables taudis entourés de détritus. Autour d’elle, c’est ce quartier qui grimpe le contour de la rivière avec la cacophonie incessante de ces petits marchés omniprésents et de cette horde d’enfants non scolarisés jouant à toutes les heures dans ces innombrables corridors pour combler le vide de leur existence. Ce sont les jeunes garçons et filles vêtus de pèpè (vêtements usagés) avec le branding des grandes marques et aux yeux hagards de la misère ignoble et injuste des bidonvilles de la capitale. Mais ce sont aussi les adolescentes et autres jeunes en uniforme d’école, les journaliers et autres travailleurs qui essayent tant bien que mal de se frayer un chemin vers un autre univers où cette pauvreté dégradante n’existe plus.

Mère décédée à sa naissance, père absent, même s’il vivait dans les montagnes d’où déverse la rivière, Christelle et sa sœur aînée sont élevées par une tante, vendeuse ambulante de nourriture (manje kwit). Les rares fois qu’il passait la voir, il lui lâchait quelques sous et quand elle le visitait, il lui laissait ramener quelques légumes du lopin de terre qu’il cultivait. «J’aurais pu avancer plus si mon père avait assumé ses responsabilités par rapport à ma sœur et moi à la mort de ma mère. Il avait des récoltes, il aurait pu faire notre éducation. Mais j’ai appris très tôt à ne pas m’attendre à grand-chose de lui », explique-t-elle d'une voix grave.

On pourrait penser qu’avec quatre enfants Christelle connaît bien le système de santé d’Haïti. Mais non. Mettant aussi bien sa vie que celle de ses enfants en danger, elle a accouché seule trois fois et avec l’aide d’une voisine une fois. Un sort réservé à des milliers de femmes haïtiennes puisque selon l’enquête EMMUS-VI, seules 42% des femmes accouchent avec l’assistance d’un prestataire formé. Elle explique son incroyable chance, un sourire timide : « Le bon Dieu a toujours fait ça pour moi, j’accouche sans aucun problème. »

Christelle raconte sa vie à travers ses quatre grossesses et accouchements. Tout a commencé en 2013. Elle avait 13 ans quand elle a eu ses premiers rapports sexuels ; c’était avec Jameson, un voisin de 14 ans. Elle venait de terminer la 6e année fondamentale (CM2) et comptait continuer l’école. « Quand j’ai dit à ma tante que je n’avais pas vu mes règles, elle m’a battue, m’a injuriée et a arrêté de me donner à manger. Pire, dès que j’ai informé Jameson de ma grossesse, sa famille a déménagé du quartier et je ne l’ai plus revu. Beaucoup ont recours à l'avortement, mais j’ai su ça bien après », dit- elle. (A l’âge de 19 ans, 19% des adolescentes d’Haïti ont déjà eu une naissance vivante, selon EMMUS-VI).

D'une voix calme qui crache son malheur, elle continue son récit : «Une voisine me donnait à manger et c’est elle qui m’avait recommandé de pousser dès que je ressentais des douleurs. Quand la douleur est devenue insupportable, je me suis agenouillée et l’enfant est sorti. J’ai appelé la voisine qui a fait chercher une matrone pour couper le cordon ombilical. C’est ainsi que Fayina est née. Elle a cinq ans aujourd’hui.»

« Quand personne ne te donne de l'attention et que tu trouves quelqu’un qui t’écoute, tu t’accroches, » poursuit Christelle au sujet de Bertoni, le voisin de 50 ans qui lui prêtait de l’attention après ses couches. « Il a profité de ma faiblesse, et je suis tombée enceinte de lui, grisée par ses promesses.» Sous le toit de sa tante, c’était la grossesse de trop. Elle a été mise à la porte, et Bertoni a vite oublié ses promesses de lui affermer une petite maison en lui disant “degaje w.” Elle est retournée vers sa belle-mère qui l’a également repoussée. Enceinte de quatre mois, elle s’est retrouvée dans la rue.

Une amie du quartier l’a hébergée quelques mois, le temps pour elle d’accoucher de Munchilove, sa deuxième fille, qui a aujourd’hui trois ans et demi. «Je me suis sentie vraiment seule, personne, ni ma tante, ni ma sœur, n’est venu me voir », murmure-t-elle en fondant à nouveau en larmes ; heureusement que des voisins m’ont offert du linge pour le bébé. »

Cette trêve était de courte durée puisque son amie aussi l'a mise à la porte avec ses deux petites filles mais pas avant de concocter un plan : Christelle serait sauvée par Dany, un boulanger de 30 ans, marié et père de deux enfants. «Je lui ai raconté ma situation et il a accepté de m’aider, à condition que je devienne sa maîtresse. A 15 ans, j’ai aménagé dans la tente où je vis maintenant. Il m’apportait de temps en temps du pain, des provisions », confie Christelle.

La troisième grossesse a suivi rapidement, et cette fois, l’accouchement était avec une voisine. «Après avoir fait la lessive à la rivière, j’ai senti des douleurs. A minuit, j’ai appelé la voisine et peu de temps après, j’ai accouché de Sheelen. Encore une fois, la matrone est venue couper le cordon. La petite a un an et demi.»

La quatrième grossesse a commencé dès que Christelle a cessé l’allaitement exclusif de Sheelen, et Betsaida, la toute dernière de deux mois, est née à la maison. «Je chantais pour distraire les enfants, et j’ai vu l’eau partout suivie du bébé. La matrone est passée après avec sa lame de rasoir pour faire son travail. »

Les épreuves sont le quotidien de Christelle : «Il y a beaucoup de jours que mes enfants ne mangent pas.» Sa solution contre la faim ? «Je chante pour elles, je leur promets que je vais les envoyer à l’école, ça les distrait et, à force de pleurer, elles s’endorment. Et contre la pluie ? Je les serre contre moi pour qu’elles ne soient pas mouillées comme les draps qui nous servent de murs et après je fouille la terre fraîche pour boucher les mares d’eau.»

À ce jour, aucun des quatre enfants de Christelle n’a fréquenté un centre de santé. C’est comme si elles n’existaient pas, sauf les deux premières qui ont leurs actes de naissance. À l’évidence, de ses droits à la santé, à l’éducation, voire sa protection en tant que mineure et aujourd’hui citoyenne, l’Etat haïtien est déliquescent.

En octobre, Christelle a répondu à l’appel d’une voisine et s’est inscrite dans un centre ESPAS PA MWEN (EPM), mis en place par Haitian Adolescent Girl Network (HAGN) et le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) pour des filles de 15 à 24 ans qui sont déjà mères. Dans cet EPM situé dans une église de son quartier, chaque vendredi pendant une heure, Christelle et les 24 autres filles inscrites reçoivent des cours d’un mentor sur leur corps, leurs droits, leur sexualité, les violences, la contraception ou planification familiale. «C’est la première fois que j’avais entendu parler de ça. J’apprends beaucoup de choses et j’ai décidé de faire le planning.» (Accompagnée d’une employée de HAGN, deux jours après le dernier entretien, Christelle s’est fait poser un Jadelle, implant contraceptif, qui la protégera pendant 5 à 7 ans, et a enmmené ses quatre enfants au centre de santé pour leur vaccination et contrôle nutritionnel.)

Il n’y a pas que tristesse dans cette fille. Aujourd’hui, Christelle, qui aura 19 ans le 19 mars 2018, entend prendre le contrôle de sa vie : « Ça suffit. Non, non, non, je ne veux plus faire d’enfants. Je sais que j’ai violé la confiance de ma tante et même si j’ai échoué, je sais que je peux refaire ma vie. J’ai de l'espoir pour mes enfants, je veux qu’elles deviennent des personnes de la société. Je veux apprendre un métier pour m’en sortir », assure-t-elle avec un petit sourire. Il y a aussi du courage et une envie de rétablir sa dignité.

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